Une mère de zèbre zèbre qui a un mari zèbre

(Interview d'Alexandra Reynaud, auteur de L'enfant atypique et de Asperger et fière de l'être)

Vous êtes vous-même zèbre et avez un enfant qui l’est aussi, alors?

Oui, et un mari zèbre aussi ! Mon fils qui a maintenant neuf ans et demi a été « bilanté » quand il avait un peu plus de quatre ans. Je ne m’étais alors jamais questionnée sur la chose, j’y étais complétement étrangère. C’est ma mère qui insistait régulièrement depuis quelques années pour que j’emmène mon fils voir un psychologue.

À quoi votre mère voyait-elle qu’il fallait faire quelque chose ?

Pour elle ça sautait aux yeux, notamment pour tout ce qui était au niveau des dessins et du langage. Il y avait pour elle une évidence qui ne l’était absolument pas pour moi. Pour moi, mon fils était tout à fait normal. Certes il a parlé très tôt et très bien mais on m’avait toujours répété que j’avais aussi très tôt maîtrisé le langage… Donc c’était normal pour moi. On se dit « c’est mon enfant donc il est comme moi ; il est normal, rien d’exceptionnel » puisque l’on nous a raconté ça sur nous-même toute notre vie.
Ma mère a donc insisté deux grosses années pour que j’emmène mon fils faire un test et finalement, un jour, je me suis dit : « Est-ce que je suis la mieux placée, moi, pour voir, alors que je suis tout le temps avec lui, chez mon enfant, quelque chose qui est évident pour ma mère. Il se pourrait que je regrette profondément dans quelques années mon attitude. De toute façon, on verra bien : s’il n’y a rien de particulier, on va dire que j’avais raison, et si ça montre quelque chose il vaut peut-être mieux le savoir pendant qu’il est petit. »

Je ne connaissais absolument rien à la question du surdouement. J’ai pris le premier nom du psychologue le plus proche géographiquement, suis tombée sur une dame qui m’a orientée vers une de ses collègues non loin qui faisait les bilans. Le choix s’est donc porté totalement au hasard et on a eu beaucoup de chance de tomber sur une psychologue très bien qui s’occupait d’élèves avec troubles scolaires – mais mon enfant n’en avait pas. Je lui ai expliqué que si je lui amenais mon enfant, c’était sur demande de sa grand’mère qui trouvait qu’il y avait un décalage mais que pour moi il était normal. La psychologue a alors demandé son avis à mon fils qui, à mon grand étonnement (parce qu’il allait très bien pour moi), a voulu passer les tests (WPPSI – Wechsler Preschool and Primary Scale of Intelligence).

Pendant que mon fils passait le WPPSI, je suis allée sur internet chercher « Enfants surdoués »… et ne suis tombée que sur des pages effarantes avec deux grandes tendances : Des informations catastrophistes d’un côté et des espèces de concours de chiens de l’autres côté. Mon mari était à côté sur son propre ordinateur, je me suis tournée vers lui pour lui dire : « J’espère de tout coeur qu’il ne sera pas concerné parce que le peu que j’en lis est terrible. » Ca ressemblait à une sorte de malédiction dans un milieu cerné par des gens bizarres. J’ai donc eu une première impression extrêmement désagréable et négative.

Le rendez-vous de la remise des résultats du WPSII a eu lieu trois semaines plus tard. La psychologue m’a demandé comment s’étaient passées ces trois semaines. Je lui ai simplement raconté ce qui s’était passé lors de mes recherches sur internet, que j’oscillais entre le côté peinant et l’autre affligeant de la chose. Elle m’a alors dit :

« Je suis désolée, il va falloir que vous vous replongiez dans tout ça parce qu’il est concerné, et même très concerné. »

Ce fut difficile à encaisser. Et, en écoutant les grandes lignes du bilan de mon fils, pendant une heure, j’ai été complètement dévastée. J’avais l’impression de boire la tasse parce que cela me faisait repenser exactement à ma propre enfance. J’avais 28 ans et ne suis pas du tout quelqu’un qui vit dans le passé. J’ai culpabilisé parce que je me suis dit : « Non mais attends ! on est là pour parler de ton fils et tu penses à toi ! » Je me sentais vraiment submergée. J’ai su à ce moment-là que j’étais moi aussi concernée, et cela de manière complètement évidente, avec la compréhension de tout ce que cela impliquait, immédiatement. Je me sentais très mal, si je l’avais pu je me serais liquéfiée par terre et je suis restée aphone pendant une semaine. Beaucoup de choses sont remontées de mon enfance et je me suis dit :

« Je ne veux surtout pas que mon fils soit aussi malheureux que moi. »


Je ne pouvais pas rester sur l’impression du peu que j’avais vu sur internet. J’ai donc commandé tous les livres que j’ai pu sur le sujet. Et j’ai donc très vite créé mon blog : Les tribulations d’un petit zèbre, parce que je me suis dit que si moi je n’avais pas eu la chance d’avoir des information positives, cohérentes, ancrées dans la réalité, il fallait que d’autres personnes trouvent ce dont j’avais eu besoin quand je me posais des questions.

Trouvez-vous qu’il y a plus d’information à ce sujet maintenant par rapport à il y a quelques années ?

Ah oui, largement ! Oulalala ! C’est incomparable. Ce n’est pas forcément de la bonne information toujours parce qu’il y a souvent des gens qui se lancent dans des blogs et qui arrêtent parce que cela demande beaucoup de temps, d’énergie. On en parle plus maintenant dans les médias (un peu avant mais pas autant que maintenant). Il y a beaucoup plus de possibilités maintenant de s’éclairer, pour qui veut.

Qu’en est-il de votre fils maintenant ?

Il est au collège. Il a sauté deux classes. Donc il est en sixième au lieu d’être au CM1. Il a sauté le CP puis le CM1. (L'interview est de 2015, le jeune homme a bien grandi)

Est-ce que les tests réalisés y sont pour quelque chose ?

Il est certain qu’il n’aurait pas pu sauter deux années s’il n’avait pas réalisé le test parce que de nos jours, pour sauter une deuxième classe, il faut l’autorisation de l’Inspection Académique – comme pour le double redoublement. Donc l’Inspection Académique a respecté les textes qui prévoient que les enfants à haut potentiel intellectuel puissent bénéficier de deux voire trois années d’avance. Mais pour être reconnu EIP par l’Education Nationale il sera forcément demandé un WISC. Mon fils a donc dû passer un deuxième bilan même s’il en avait déjà fait un quelques années auparavant.

Pour ce nouveau test, nous avons choisi Arielle Adda, une des grandes psychologues françaises pionnière avec Jean-Charles Terrassier de l’intérêt porté aux personnes surdouées. Autant le choix du premier psychologue pour le premier bilan s’était fait quasiment au hasard, autant pour le second nous avons sélectionné avec soin un grand nom du domaine et nous nous sommes déplacés sur Paris.

Qui est au courant à l’école que votre fils a sauté deux classes ?

À l’école primaire, autant les directeurs et directrices que les instituteurs et institutrices étaient au courant ; à chaque fois j’ai dit les choses très clairement afin qu’il n’y ait pas d’ambiguïté. Je ne vois pas pourquoi je l’aurais caché. Cette année, le directeur sait parfaitement de quoi il en retourne parce que c’est un collège qui est basé sur les intelligences multiples – pas un collège spécialisé en enfants doués mais un établissement dont le directeur est assez ouvert sur la question (théorie de Gardner, principe américain ou canadien, et caetera…) Il a compris qu’un enfant qui a deux années d’avance présente un Q.I. assez ou très élevé. À côté de cela, les professeurs ont tous vu que mon fils avait deux ans d’avance mais personne ne m’a posé la question spécialement.

Comment est votre enfant à l’école ?

Il est très scolaire. Il n’est pas extrêmement travailleur parce qu’il n’a pas besoin de faire énormément d’efforts mais il fonctionne très bien à l’école.

Et s’il sautait encore une classe ?

Avec les profs cette année ça n’a pas été verbalisé parce que moi je n’en vois pas l’intérêt. Je ne veux pas qu’il ait une troisième année d’avance. Je pense que deux ans reste gérable mais trois ce serait plus difficile parce que chaque année il y a aussi des redoublants. Et il y a parfois des questions qui se posent à l’adolescence qui ne sont peut-être pas très évidentes. Je trouve que c’est bien deux ans. Donc je ne voyais pas l’intérêt d’aller dire aux professeurs « Voilà ! il a tant de Q.I. ! » …
Sur la traditionnelle fiche de présentation de début de sixième que le professeur principal a distribué, il était écrit : « As-tu déjà redoublé ? Si oui, quelle classe ? » Donc il a marqué : « Je n’ai pas redoublé, mais j’au sauté le C.P. et le C.M.1» .

Votre scolarité à vous-même s’est-elle bien passée ?

La mienne ? Oui aussi oui. Mais alors dans mon cas c’est un peu différent parce que je suis « Haut Q.I. » et ai aussi le syndrome d’asperger. Ca fait une différence : mon fils est très sociable alors que j’étais extrêmement solitaire et repliée sur moi-même. Mais j’ai toujours été extrêmement scolaire dans le sens d'extrêmement brillante.
Les enfants surdoués avec des «dys…» (dysléxie, dyspraxie…), qui sont hyperactifs, qui ont des troubles de l’attention, ont une scolarité beaucoup plus difficile. J’avais un profil plus facile, assez simple malgré le syndrome d’asperger. Ce n’est pas toujours le cas pour les enfants surdoués.■

Blog d’Alexandra : http://les-tribulations-dun-petit-zebre.com/

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